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Gerry Roufs, 20 ans d’absence

Gerry Roufs, 20 ans d’absence

J’étais comme d’habitude derrière mon bureau le 8 janvier 1997 au matin lorsque mon associé m’a appris que la balise de localisation de Groupe LG 2 ne transmettait plus depuis la veille. La semaine s’est passée dans l’attente, partagée entre l’inquiétude et l’espoir. En vain. 

Gerry, notre unique coureur au large professionnel - pardonnes-moi Mike - notre ambassadeur engagé dans la troisième édition du Vendée Globe à bord d’une unité récente, sistership de celle de Christophe Auguin à bord de laquelle tous les espoirs de succès étaient permis. Gerry, notre vedette à nous qui venait tout juste d’éclore et de se tailler une place parmi les meilleurs coureurs au large du circuit. Gerry, notre porte-étendard qui réussirait peut-être à sortir la course au large de l’anonymat sur les rivages de notre Québec. Gerry qui avait appris la course au large au côté de son pote Mike Birch et qui avait décidé d’en faire son métier. Gerry dont nous suivions fébrilement la course jour après jour. Gerry dont nous espérions tant et que nous attendions sur le podium aux Sables d'Olonne a disparu dans l’océan Pacifique…

Mon cœur d’aficionado a saigné jusqu’à sa dernière goutte. Je ne me suis jamais vraiment habitué à son absence. Son portrait à la barre de Groupe LG 2 est toujours accroché sur le mur du bureau. Une belle journée d’essai devant le golfe du Morbihan. Un Gerry radieux à la barre qui a l’air de savourer le bonheur de mener son engin de course, tout frais sorti du chantier. «C’est un bateau bien-né» disait-il.

Lorsque j’ai lu le chroniqueur Mario Roy qui réclamait dans La Presse en janvier 1996 que l’on mette un terme à cette course de cinglés en solitaire autour de l’Antarctique, j’ai éprouvé un profond sentiment de dégoût. Parce que je savais que les coureurs au large n’étaient pas des cinglés, tout le contraire en fait. Et que ce métier méritait un meilleur traitement de la part des journalistes.

Avec une équipe de production, nous avons démarré un projet de documentaire pour expliquer à nos compatriotes du Québec quel genre de métier faisait Gerry. Isabelle Autissier avait accepté d’y participer. Elle nous a raconté à Newport l’enfer qu’elle a connu alors qu’elle tentait de rechercher son ancien équipier sur l’océan en furie. Des rafales de 80 nœuds. De quoi blêmir juste à y penser. «Je me suis sanglée sous la table à cartes pendant plusieurs heures. Il n’y avait plus rien d’autre à faire. Les mouvements du bateau étaient si violents qu’ils auraient pu me projeter contre une cloison et m’assommer.»

Isabelle Autissier a chaviré alors qu’elle disputait la course Around Alone en 1999 et elle a abandonné son bateau à l’envers, rescapée heureusement par son truculent camarade Giovanni Soldini. Fini le projet de film auquel Michèle Cartier, la compagne de Gerry, avait de toute façon refusé de participer. Fini aussi la carrière de coureuse au large pour Isabelle qui en avait assez vu. «Il ne faut pas dépasser la dose prescrite» m’avait lancé à la boutade Pascal Conq, l’architecte de Groupe LG 2. Une façon de dire qu’il faut savoir à un moment laisser son sac à terre et ne pas tenter le sort.

Par son récit publié en 2004, Une Atalaya pour Gerry Roufs, Michèle Cartier a pu digérer une partie de son deuil. Un mari doublé d’un papa, ça ne se remplace pas et la course au large n’est plus qu’une immense tristesse pour ceux qui perdent en mer les êtres chers. «Nous sommes rentrés au Québec, Emma et moi, meurtries, bredouilles, notre rêve gâché…» a-t-elle écrit.

Gerry a payé de sa vie sa participation à l’édition la plus violente du Vendée Globe. Il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, c’est aussi bête que ça. Une malchance à pleurer de rage. Vingt ans plus tard, la tristesse et le dépit sont encore là. J’essaie de ne pas l’oublier et de lui rendre hommage, chaque fois que l’occasion se présente. Que pourrais-je faire de mieux ?

 Michel Sacco

Photo Robert Guégan

 

 

 

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